Michel Butor – Derrière l’objectif

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Michel Butor – Derrière l’objectif

Il arrive avec ses appareils et sacoches. En général c’est la première fois. Il s’est renseigné. Il a vu les photographies faites par certains collègues et désire obtenir autre chose. Il a lu naturellement quelques textes. Il examine l’agencement des pièces, les meubles et objets, les tableaux s’il y en a, les livres ouverts ou fermés, essaie de faire coïncider avec ce qu’il s’était représenté, ce qui n’est pas toujours facile. Il en profite pour poser des questions, écoute les réponses, mais surtout observe quand le visage s’ouvre et se ferme, ce qui déclenche le sourire ou la moue. Il étudie la démarche et les manières. Il adapte, s’adapte, corrige.

Parfois cela se passe dans un endroit plus anonyme où il vous retrouve ou emmène: une chambre d’hôtel, un salon d’éditeur, un hall de gare, un passage. Alors l’approche exige encore plus de doigté. On manque de repères.

Il interroge l’éclairage. Plutôt près de la fenêtre, mais pas de soleil direct. Une lampe pour animer. Un projecteur peut-être. Éviter le flash.

Il cherche un fond. Pour un écrivain, le meilleur c’est une bibliothèque, la plus touffue, désordonnée possible, qu’on ait l’impression qu’il en sort, qu’il nait de cette écume de papier, qu’il en est le porte-parole ou l’incarnation. Ou bien une vitre, un miroir, qui rassemble quelques reflets d’autres endroits, l’embrasure d’une porte avec de sombres profondeurs, ou au contraire l’extérieur, la rue, un jardin, des arbres, une prairie.

Ou encore la table de travail, rase ou encombrée, avec la page blanche ou rayée d’écriture mise au propre, ou balafrée de ratures, tourmentée d’embrouillamini, avec les crayons, stylos, pointes bic ou feutres, les petits carnets, les schémas, le courrier en retard. La corbeille au-dessous. Pour les modernes les machines: photocopieur, téléscripteur, téléphone, ordinateur avec ses satellites: imprimante, onduleur, disque extérieur, lecteur de disquette ou CD Rom. Présence ou non d’un cendrier. La pipe serait une aubaine.

Il parcourt les vêtements, leur texture: tweed ou velours à côtes, la serge ou le drap, la soie des chemises, le coton, le lin, rayures, boutons, chandails; motifs pour les robes des dames, leurs corsages, bijoux, ceintures; pour les hommes cravate ou pas, le serré de leur noeud, l’ajustement du col. A l’extérieur les manteaux, les imperméables secs ou trempés, les écharpes, le chapeau rarement. Il s’intéresse à la façon dont tout cela prend la lumière: velouté, rugueux, pelucheux, tricot, métallique.

Il explore la peau, les rides, les taches de rousseur, les grains de beauté, les luisances. Il glisse sur les chevelures comme un surfeur, épandues ou strictement taillées, blondes, noires ou blanchissantes, à boucles, ailes, sillons, buissons; il démêle sourcils et cils, moustaches et barbes.

Il revient sur le blanc des yeux, la couleur des iris, la mobilité ou la fixité des paupières.

Il évalue la distance, la profondeur de champ, ce qu’il convient de laisser flou, ce qu’il faut au contraire absolument faire entrer dans l’image de la façon la plus distincte.

Il a déjà un viseur dans sa tête. Il cadre. S’il se déplace vers la gauche il obtiendra le dossier du fauteuil qui formera comme une balustade; un peu à droite il évitera ce radiateur disgracieux; un peu plus haut il captera ces veines sur le bois, ces moirures sur le papier peint; un peu plus bas c’est la moulure du plafond, la poutre, la suspension qui prolongera l’épaule, soulignera le sourcil, reprendra le dessin de l’oreille.

. Le théâtre est pratiquement prêt pour l’acteur. Il s’agit maintenant de son maintien. Parmi les attitudes recensées laquelle sera la plus parlante? Quelques mots directs seront admis: « redressez un peu la tête, regardez derrière moi… » Mais c’est surtout la conversation même parcourant toutes sortes de régions sans rapport direct avec l’opération, agrémentée de quelques gestes décisifs, qui va en quelque sorte modeler le sujet, l’étirer par ici, le détendre par là, le mettre à l’aise ou l’intriguer.

L’oeil du cyclope avec ses irisations fascinantes est servi par toutes sortes de mécanismes, une électronique merveilleuse, mais dans les deux yeux vivants on a l’impression de voir tourner des aiguilles, la tête manifestement bourdonne de rouages, même si rien de ce discours intérieur n’affleure à la surface des propos.

Le chasseur a disposé son piège. Il lui suffit maintenant d’attendre l’instant décisif, le moment où l’oiseau va sortir de mon visage, l’aveu.

Déclic. Manqué. Déclic. Encore une fois manqué; non c’est mieux; en continuant dans cette direction cela devrait aller. Déclic. Changeons de place maintenant. Déclic.

Il a ce sourire que je connais bien maintenant. Je sais qu’il m’a mis dans sa boîte. Il se réjouit déjà de ce qu’il va trouver dans son laboratoire ou sur sa planche de contact. Il continue encore un peu, mais c’est surtout par politesse. Et puis on ne sait jamais…

L’appareil est maintenant devenu coffre-fort. Dans ses ténèbres enroulées le négatif prépare ses révélations.

Un jour je recevrai l’image. Alors la voix du visiteur résonnera dans son absence: « voilà donc ce que j’ai réussi à te faire dire, écrivain muet! »

Site de Michel Butor

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