Susan Sontag, Sur la photographie

Susan Sontag, Sur la photographie  –  Christian Bourgois éditeur, 1973

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A notre époque, la photographie est devenue un divertissement aussi répandu que le sexe et la danse, ce qui veut dire que, comme toutes les formes d’art populaire, la photographie n’est pas pratiquée comme un art par la plupart des gens.”

“Bien que l’appareil photo soit un poste d’observation, il y a dans l’acte photographique plus que de l’observation passive. Comme le voyeurisme érotique, c’est une façon d’encourager, au moins tacitement, souvent ouvertement, tout ce qui se produit à continuer de se produire.”

“Prendre une photo, c’est s’associer à la condition mortelle, vulnérable, instable d’un autre être (ou d’une autre chose). C’est précisément en découpant cet instant et en le fixant que toutes les photographies témoignent de l’œuvre de dissolution incessante du temps.”

“Les photographies, qui ne peuvent rien expliquer par elles-mêmes, sont d’inépuisables incitations à déduire, à spéculer, à fantasmer.” 

“Les photographes ambitieux, ceux dont les œuvres entrent dans les musées, se sont écartés toujours davantage des sujets lyriques, explorant consciencieusement l’ordinaire, le terne, l’insipide.” 

“[Le photographe] ne cesse d’essayer de coloniser de nouvelles expériences ou de trouver des façons nouvelles de regarder des sujets familiers, afin de se battre contre l’ennui.”

Une signification nouvelle a été donnée à l’idée d’information par l’image photographique. La photo est une mince tranche d’espace autant que de temps. Dans un monde où règnent les images photographiques, toute limite semble arbitraire. Tout peut être séparé de tout, rendu discontinu : tout ce qu’il faut, c’est cadrer le sujet différemment. (Inversement, tout peut être rapproché de tout.) La photographie renforce une conception nominaliste de la réalité sociale, qui serait faite de petite unités en nombre apparemment infini, de la même façon que le nombre de photos qui pourraient être prises d’un objet quelconque est illimité. Par l’intermédiaire des photographies, le monde se transforme en une suite de particules libres, sans lien entre elles ; et l’histoire, passée et présente, devient un ensemble d’anecdotes et de faits divers. L’appareil photo atomise la réalité, permet de la manipuler et l’opacifie. C’est une conception du monde qui lui dénie l’interdépendance de ses éléments, la continuité, mais qui confère à chacun de ses moments le caractère d’un mystère. N’importe quelle photographie est chargée de sens multiples ; en effet, voir une chose sous la forme d’une photo, c’est se trouver en face d’un objet de fascination potentielle. Au bout du compte, l’image photographique nous lance un défi :”

Voici la surface.

A vous maintenant d’appliquer votre réflexion, ou plutôt votre sensibilité, votre intuition, à trouver ce qu’il y a au-delà, ce que doit être la réalité, si c’est à cela qu’elle ressemble.”

Les photographies, qui ne peuvent rien expliquer par elles-mêmes, sont d’inépuisables incitations à déduire, à spéculer et à fantasmer.

Implicite dans la photographie est l’idée que connaître le monde, c’est l’accepter tel que la photographie le fixe. Mais c’est là l’opposé de la compréhension, qui commence précisément par le refus du monde tel qu’il apparaît. Toute possibilité de comprendre s’enracine dans la capacité de dire non. Rigoureusement parlant, on ne comprend jamais rien à partir d’une photographie. Bien entendu, les photos remplissent les vides de nos images mentales du présent et du passé ; par exemple, les images où Jacob Riis montre les bas-fonds sordides du New York des années 1880 mettent bien les choses au point pour ceux qui ne se rendent pas compte à quel point la misère urbaine en Amérique à la fin du XIXe siècle était dickensienne. Néanmoins, la façon dont l’appareil photo rend la réalité dissimule toujours plus qu’elle ne montre. Comme le signale Brecht, une photo des usines Krupp ne révèle pratiquement rien sur cette organisation. Contrairement à la relation amoureuse, fondée sur l’apparence des choses, la compréhension est fondée sur leur fonctionnement. Et le fonctionnement a pour dimension le temps, qui est aussi la dimension nécessaire de l’explication qu’on en donne. Seul le mode narratif nous permet de comprendre.

La limite du savoir que la photographie peut donner du monde est que, tout en pouvant aiguillonner la conscience, elle ne peut en fin de compte jamais apporter aucune connaissance d’ordre éthique ou politique. Le savoir tiré des photographies sera toujours une certaine forme de sentimentalisme, qu’il soit cynique ou humaniste. Ce sera un savoir au rabais : une apparence de savoir, une apparence de vérité ; de la même façon que l’activité photographique est une apparence d’appropriation, une apparence de viol. Le mutisme même de ce qui est hypothétiquement intelligible dans les photographies est ce qui les rend séduisantes, provocantes. Leur omniprésence exerce une influence incalculable sur notre sensibilité morale. En introduisant dans ce monde déjà encombré son double iconique, la photographie nous donne le sentiment que le monde est plus disponible qu’il ne l’est en réalité »

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